Et si vous arrêtiez de sauver tout le monde ? 

Aider, contribuer ou sauver ? 

Aider fait partie des plus belles qualités humaines. Dans la vie personnelle comme au travail, tendre la main renforce le lien, nourrit la solidarité et donne du sens à notre existence. 


Contribuer au bien-être des autres est même, comme le soulignent Ichiro Kishimi et Fumitake Koga dans Avoir le courage d’être heureux, l’un des moteurs les plus puissants de l’épanouissement humain. 

Mais il existe une frontière subtile entre contribuer, aider et sauver. 

  • Contribuer, c’est soutenir l’autre dans ses efforts, tout en respectant ses choix et son autonomie. 
  • Aider, c’est répondre à un besoin exprimé, en laissant l’autre responsable de ses décisions. 
  • Sauver, c’est intervenir à la place de l’autre, même sans demande claire, en le déchargeant de ses responsabilités. 

Et c’est là que le piège se referme : en sauvant, nous entrons souvent dans un scénario répétitif et épuisant, décrit par le psychologue Stephen Karpman : le triangle dramatique. 

(cf : Le triangle de Karpman : sortir du rôle de sauveur et retrouver son équilibre)  

Le triangle dramatique : Victime, Sauveur, Persécuteur 

Le triangle de Karpman décrit trois rôles qui se nourrissent les uns des autres : 

  1. La Victime 
    Se plaint, se sent impuissante, attend qu’un sauveur vienne régler ses problèmes. Son bénéfice : attirer l’attention, susciter l’aide, éviter les responsabilités. 
  1. Le Sauveur 
    Protège, prend en charge, s’interpose. Son bénéfice : se sentir indispensable, valorisé, “quelqu’un de bien”. 
  1. Le Persécuteur 
    Critique, contrôle, impose ses règles. Son bénéfice : avoir du pouvoir sur l’autre, se sentir supérieur ou protégé par une position de force. 

Le jeu est dramatique parce que les rôles peuvent s’inverser en cours de route : 
Un sauveur qui s’épuise peut se transformer en victime (“On profite de moi”) ou en persécuteur (“Puisque tu n’écoutes pas, je vais te mettre la pression”). 
Une victime peut devenir persécuteur si elle se rebelle, ou sauveur si elle prend en charge à son tour. 

En entreprise, ces dynamiques coûtent chères car elles divisent les équipes, bloquent la communication, entretiennent les tensions, réduisent la performance et contribuent aux risques psychosociaux. 

Pourquoi sauver n’aide pas la personne 

Le sauveur agit souvent avec de bonnes intentions mais ses interventions ont des effets pervers : 

  • Renforcer la dépendance : en prenant les décisions ou en résolvant les problèmes à la place de l’autre, on lui enlève l’occasion d’apprendre à le faire seul. 
  • Empêcher l’apprentissage : sans expérimenter les conséquences de ses actes, l’autre n’a pas de raison de changer. 
  • Envoyer un message implicite de faiblesse : “Tu ne peux pas t’en sortir seul, je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi.” 
  • Créer de la résistance : la personne “sauvée” peut se sentir contrôlée, infantilisée et se mettre à résister ou à s’opposer. 

Exemple : Dans les familles où l’un des membres souffre d’alcoolisme, couvrir systématiquement ses excès (payer ses dettes, justifier ses absences, le protéger des conséquences) ou cacher les bouteilles ne l’aide pas à changer.  

Au contraire, cela lui permet de continuer sans remettre en question ses habitudes.  

« Si quelqu’un prend en charge mon problème, pourquoi je m’en occuperais ? » 

Les conséquences pour le sauveur 

Sauver les autres de manière répétée a un prix élevé pour celui qui le fait : 

  • Épuisement mental, émotionnel et physique. 
  • Frustration : sentiment que l’on n’est pas reconnu pour ce que l’on donne. 
  • Ressentiment : impression d’être exploité ou de porter les autres à bout de bras. 
  • Perte d’estime de soi : impression d’être inefficace ou d’échouer dans sa mission. 
  • Glissement de rôle : bascule vers la Victime (“On abuse de moi”) ou le Persécuteur (contrôler, sanctionner). 

Exemples concrets :  

En famille 

  • Faire les devoirs de son enfant pour éviter une mauvaise note. À court terme, on le “sauve” de l’échec ; à long terme, on l’empêche de s’organiser, de se responsabiliser et de développer sa confiance en lui. 
  • Appeler un professeur ou un entraîneur pour défendre son adolescent, au lieu de le laisser exprimer son point de vue et apprendre à se défendre. 

En couple 

  • Gérer toutes les factures et problèmes administratifs d’un partenaire désorganisé, au point qu’il ne se sente plus concerné par sa propre situation. 
  • Protéger son conjoint des conséquences de ses excès, ce qui maintient ses comportements. 

Au travail 

  • Reprendre systématiquement les dossiers de ses collègues pour “éviter la catastrophe”. Résultat : ils ne progressent pas, et vous finissez surchargé et irrité. 
  • Intervenir dans un conflit à la place d’un collaborateur pour “l’épargner”, ce qui renforce sa dépendance à vous. 

Se libérer du sauvetage 

Changer sa manière d’agir n’est pas facile. Le réflexe de sauver provient souvent d’un apprentissage ancien : 
Enfant, vous avez peut-être dû prendre soin d’un parent malade, alcoolique ou en grande difficulté. Vous avez appris à vous oublier pour vous occuper de l’autre, à un âge où vous auriez dû apprendre à prendre soin de vous-même. 

Adulte, vous continuez à chercher votre valeur à travers le service aux autres… en vous négligeant. Vous avez du mal à identifier vos propres besoins et désirs, et c’est à travers les autres que vous cherchez à vous réaliser. 

Se libérer du sauvetage, c’est : 

  • Réapprendre à prendre soin de soi : reconnaître ses besoins, ses envies, ses limites. 
  • Accepter la culpabilité, la tristesse ou la colère qui peuvent surgir quand on réalise qu’on s’est oublié pendant des années. 
  • Continuer malgré l’inconfort : chaque fois que vous résistez au réflexe de sauver, vous gagnez en solidité. 

Passer du Sauveur au Facilitateur 

Le facilitateur n’abandonne pas l’autre à ses difficultés, mais il l’accompagne sans se substituer à lui. 

Quelques repères : 

  1. Vérifier s’il y a une demande claire : “Veux-tu que je t’aide ?” 
  1. Partager les responsabilités : décider ensemble qui fait quoi. 
  1. Définir ses limites : temps, énergie, compétences. 
  1. Favoriser l’autonomie : poser des questions, transmettre des outils plutôt que des solutions toutes faites. 
  1. Prendre soin de soi : surveiller ses signaux d’alerte (fatigue, agacement) et réajuster. 

Le mini-questionnaire du sauveur 

Avant de dire « oui », posez-vous les questions suivantes : 

  • Suis-je la meilleure personne pour répondre à cette demande ? 
  • Comment allons-nous partager les responsabilités ? 
  • Quel est mon objectif ? 
  • Qu’est-ce que je dois éviter de faire ? 
  • Quelles sont les limites à mon aide ? 
  • Cette aide va-t-elle favoriser l’autonomie de l’autre ? 
  • Suis-je à l’aise avec l’aide que je m’apprête à offrir (physiquement, mentalement, en accord avec mes valeurs) ? 

En synthèse 

  • Sauver n’est pas aider : c’est déresponsabiliser l’autre et s’épuiser soi-même. 
  • Aider en conscience, c’est contribuer à l’autonomie de l’autre, dans le respect de ses besoins et des vôtres. 
  • Sortir du triangle de Karpman, c’est retrouver sa juste place et permettre à chacun de redevenir acteur de sa vie. 

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Anne-Sophie est une thérapeute en Gestalt qui accompagne les jeunes adultes en quête de sens, les aidant à surmonter leurs blocages émotionnels et à s’épanouir pleinement.

À propos de moi

La Gestalt thérapie

La Gestalt thérapie est une approche humaniste qui aide à mieux comprendre ses émotions, ses schémas de vie et à développer une présence consciente pour surmonter ses blocages et s’épanouir.

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